9/16/06

Patriote et citoyen du monde ?


Embassy Suites Hotel, 511 North Columbus Drive, Downtown Chicago.

J'émerge du 1427, au 14eme étage, comme son numéro l'indique. Depuis que sa phobie des milieux aériens s'est accentuée, mon frere aurait souhaite que l'hôtel ait ses 300 chambres sur un seul étage, sur environ 300,000 m carre, toutes au rez-de-chaussée. Rentrée d'un dîner prématuré avec les early diners américains (18.30, même le succulent Osso Bucco du bruyant VOLARE ressemble a un goûter qui a mal tourne), accrochée par le blog de mon frere et les savoureux posts malagaso-internationaux sur Speedy Burger (prononcez Spaidi Burjai), je n'arrive pas a me lever. Impossible de rejoindre les troupes ChicagoGSB-iennes, insatiables du networking frénétique, au Kingston Mines, temple du blues traditionnel. Histoire de voir ce que je rate (aleo mba hiala nenina kely), le googlage de Kingston Mines me renvoie, a ma grande surprise, et comme un malicieux rappel a l'ordre, sur un texte de Martha Nussbaum, sur qui je m'étais promise, il y a un an, sur ce même blog, d'écrire. Nussbaum est le seul philosophe de sexe féminin, que le Nouvel Obs ait jugee digne de figurer, en Jan 2005, sur la liste des "25 penseurs du 21eme siècle". Si le texte sur lequel je tombe malencontreusement ce soir traite de ses travaux sur les pulsions érotiques d'Iris Murdoch, mon idole s'est également illustrée par ses écrits sur la notion de citoyenneté du monde.

Selon Nussbaum, puisque la naissance ( la filiation, la race, l'appartenance nationale) est le fruit du hasard, et non pas d'un choix conscient, le seul patriotisme possible est celui que l'on éprouve envers une seule communauté: celle des êtres humains, sans distinction de race ni de religion. Il ne s'agit pas de renier ses origines, ni de renoncer a son affiliation socioculturelle. Loin de la. Il s'agit plutôt de concevoir ses appartenances comme une succession de cercles concentriques (mes parents, ma famille, mon ethnie, mon village, mon pays, ma région, mon continent, mon monde, ma terre), pour lesquels ma mission, en tant que citoyen du monde, est de ramener le cercle le plus éloigne au centre. De faire de l'inconnu, de l'étranger mon voisin, mon ami intime. Voila pour la théorie. Pour la pratique, mon père, en général profond et sage, et en partie excédé par les violents affrontements entre les Tanora Tonga Saina (TTS de Soarano, anyone?) et autres factions de karate de 1982 ne cessait de repeter (et continue de le faire) : "vous etes des citoyens du monde, vous ne vénèrerez qu'une seule patrie: le globe". Et comme après toutes les injonctions de mon pere, je restais béate face a la teneur du message, mais échevelée par la puissance du souffle. Comment alias-je m'y prendre, moi, visceralement attachée a Ambodivoanjo-Ivandry, ses vendeurs de bouteilles usagees (taaaaaaaaavohaangy e!) de l'aube, au joyeux escadron de cousins entasses dans notre 305 de ramassage , immatriculee 322TK, (la "tsimisaramianakavy" que Lala conduisait avec une fesse sur l'accoudoir), aux dejeuners familiaux dominicaux d'ou sortaient les sketches (alefaso ilay scenette)de notre troupe de theatre improvisee, aux boums geantes de Jacky Zafimahova (ah! ses Broncas de Noel au Hilton....Last night I dreamt of San Pedrooooooooo), aux virees Ramanonaka sy saosisy le dimanche matin a Sabotsy Namehana... aux levees de drapeau du Lundi midi a l'ESCA, sous la baguette imperieuse du bon professeur de musique (feu) Mr Razakamehafa (posez tout! fermez tout!). Ahilano mahitsy, jerihatrika! Et toute l'ESCA, depuis mon frere en 12eme A (eh, eh)aux terreurs du surveillant: les 3emes4, toute l'ESCA sous l'oeil vigilant du prefet, entonnait l'hymne national. Tous les lundis, je mettais en chanson, avec des centaines d'autres mon amour pour ma malgachitude (gasy ka manja!). Mais presque avec la meme regularite, mon pere me rappelait l'ordre, implacable: mes devoirs envers ma nationalité ... gondwanienne, s'il fallait, pour des besoins méthodologiques esquisser une frontière temporaire. Alors, pour apprendre la lecon, il a fallu partir, et apprendre a aimer les pains au chocolat, comme j'aimais les sambos de Shalimar. Râler dans les blocages du metro en grève, comme nous restions coinces dans la 322TK sur la route d'Akorondrano. Rester des heures chez les libraires du quartier latin, comme je pouvais rester a l'économat de l'ESCA pour respirer l'odeur du papier des fascicules . Réussir mon premier rôti aux pruneaux dans mon studio du 9 de la rue Laborde, comme nous nous attendions a déguster, avec préméditation, les biftecks de Ingahy Maitra Georges. Il a fallu travailler dans bien des pays, pour apprendre que, partout, travailler est aussi un besoin universel. Il a fallu parler dans bien des langues, pour pouvoir comprendre qu'ici, comme ailleurs, on aime et on a peur. Et enfin, il a fallu chercher au loin cette inconnue, pour que j'apprenne enfin a respecter et honorer cette étrangère: cette autre moi-même. Citoyenne du monde. Et patriote./

("Quand les hommes vivront d'amour" Marine May)

11 comments:

  1. mirou1:46 PM

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  2. Anonymous4:44 PM

    Very impressive! I love the way you transcend your patriotism. I, myself, always use "citoyenne du monde" to describe "where" I belong. It's really hard for any "expat" to belong. The easiest way is to call "home" whereever I happen to live. Right now, home is California (After Algeria, Madagascar, France). And, yes, I am still living the Malagasy way, i.e. "Trano atsimo sy avaratra, izay tsy maha lena alofana".
    Corinne

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  3. Hello Corinne,

    Very nice to meet you in this corner of the web. I could not agree more with your assessment that "home is wherever we happen to live" these days and we all still carry our roots with us wherever life takes us next.
    Randiana

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  4. Anonymous3:04 AM

    surprenante,la maniere de memoriser-synthetiser de ma fille !...mais j'approuve totalement la conclusion. Surtout qand je constate comment certains qui pretendent donner des lecons au monde provoquent les reactions violentes et se disent aussitot "desole"des consequences de leurs propres paroles ! Navrant...RJR

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  5. mirou9:51 AM

    Les bifiteika de Ratsimba et non maitre georges! c'est succulent et bravo ma puce de tenir a sa citoyennete malagasienne mais aussi et surtout humaine....

    bon Turandot pour ce soir et gros bisou

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  6. >RJR,
    Je suis d'accord tout a fait que le timing du commentaire sur l'islam etait assez malvenu. Je lui trouve pourtant des circonstances attenuantes car il ne faisait que retranscrire des ecrits anciens sur les propos de Mahomet. Il est totalement en tort d'avoir ne serait ce que soulever le sujet. Mon objection se trouve dans le fait qu'il est evident que la communaute internationale islamique est capable de s'indigner des certains evenements et propos qui touche a l'islam. Ou etaient cette indignation et cette colere quand des actes terroristes etaient accomplies au nom de l'islam ?

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  7. Bonjour,

    Lorsque Lova m'a rapidement informée que tu allais reprendre le blog à sa place, ça m'a pris du temps pour essayer d'enfouir la groupie en moi (oui, nous avons tellement apprécié ZE post
    Je reprends mon clavier et essayer d'assurer un peu pour les blogasy du coin (le reste des spammeurs étant encore à changer le monde autour d'un verre quelque part dans Paris XIè ) en te souhaitant un bon séjour sur la planète blog!
    Je suis personnellement touchée en lisant tes lignes "Il a fallu parler dans bien des langues, pour pouvoir comprendre qu'ici, comme ailleurs, on aime et on a peur. " car même après avoir consciencieusement joué les jeux de "l'adaptation", de "l'intégration" et paraphraser mille fois l'expression "déracinement", je ne suis arrivée que tout récemment à partager ces émotions très universelles avec les gens de Montréal. Finalement nous n'avons jamais quitté notre "chez nous" et ce serait assez vain de le recréer partout où l'on passe. Bien qu'il ait fallu du temps (et je vais de ce pas m'excuser chez tous les Français pour mon séjour misanthrope chez eux, hum, hum...le cassoulet de Toulouse a vécu un sale moment!), le nouveau regard que je porte sur les autres qui m'entourent dépasse de loin le simple acquièscement et inversement le déni. Non , je pense qu'on nous demande un peu plus que cela (et c'est en même temps pas grand chose), c'est peut-être de rester soi-même ...

    Histoire de parler du sujet (la pro du off-topic est dans la place), merci de recommander Nussbaumj'ai lâchement refermé cette édition du Nouvel'Obs parce que...il y avait trop de pages à lire(?). Autrement ces souvenirs du pays ne me pousse qu'à une seule envie (égoïste): chercher un billet, survivre à 25h de vol et recréer (même artificiellement) mes petits moments de spoiled little girl...Ou peut-être restons raisonnable et contentons-nous de prendre le téléphone et d'appeler grand-mère...

    Merci pour ce beau texte Randiana, bon séjour à Chicago!

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  8. Très touchant et très vrai ce post. Merci !

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  9. Randiana a quitte chicago hier alors je vais me permettre de repondre a sa place >mirou: a propos de turandot: petit diaporama tres bientot avant que randi ne raconte en details
    >Jogany: je sens que le retour a la maison va etre emouvant et reposant :) on t'en souhaite pas moins.
    > Vola: merci a toi pour "bric a broc" :).

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  10. Très juste, merci d'avoir mis des mots sur tout ces grands moments. En lisant ce post, j'ai l'impressin de lire une partie de ma propre vie ... ici aussi on aime et on a peur mais heureusement qu'il y a des posts de ce genre qui nous rassure et qui nous dis qu'on n'est pas trop paumer finalement...merci, moi aussi je suis touché.

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  11. >Hjk,
    "j'ai l'impression de lire une partie de ma propre vie". C'est exactement ce que je ressens quand je te lis (et t'ecoute)et lis les blogs de notre communaute.

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